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Le gardien à longues oreilles

Extrait

[…] J’entends à peine les blablas que la sentence arrive :

— Comme tu aimes bien t’amuser, mon cher frère, alors laisse-moi jouer avec toi ! Tu cesseras peut-être d’être l’enfant gâté que tu es et de vouloir les jeux des autres. Tu vas apprendre à te comporter en véritable Dieu que tu es…

— Mais… !

Je n’ai pas le temps de me défendre qu’une épaisse brume m’enveloppe. Elle m’enroule, me fait tournoyer tel un vulgaire détritus avant qu’elle ne disparaisse et me laisse sur le sol.

— Aïe !

Ma tête se cogne violemment sur ce sol dur ! Une douleur nouvelle que je ne connaissais pas. Je me redresse péniblement. Le monde qui m’entoure m’est inconnu. Tout est grand, immense même. Les meubles, les cadres… Ce doit être le logis d’un géant, mais lequel ? Un géant égyptien ?

J’époussette mes vêtements et je vois mes mains : difformes, recouvertes d’une sorte de peau douce, un tissu que je ne connais pas, auquel je ne m’identifie pas. C’est avec angoisse que je regarde le reste… même chose : une peau douce, avec cette matière ? Je suis doux, je suis… mes mains se posent sur mon ventre… rose bonbon sur mon ventre !

Je me lance frénétiquement à la recherche d’un miroir, n’importe quel éclat de verre ou surface polie dans laquelle je puisse contempler ma superbe.

— Osiris, je te hais ! grognai-je entre mes dents de tissu. Je vais te jeter toutes sortes de malédictions dont tu n’as pas idée ! Je transformerai ton palais en bac à litière !

Enfin, le miroir est là, accroché au mur, mais il semble s’élever jusqu’au cieux. Bien trop haut pour mes nouvelles pattes ridicules. C’est alors que l’air se déplace derrière moi. Une ombre massive me recouvre. Avant que je puisse faire volte-face, une truffe humide comme un marécage m’effleure le dos, suivie d’un grognement qui fait vibrer tout mon rembourrage.

Soudain, quelque chose de puissant m’attrape par l’oreille. Je décolle du sol. Je me retrouve prisonnier dans la gueule d’un truc gluant, puant, dont la salive tiède commence déjà à imbiber mon pelage synthétique.

— Au secours ! À l’aide ! Je ne veux pas mourir ainsi, noyé dans la bave !

Eh bien, mes oreilles sont sacrément grandes pour qu’il m’ait chopé aussi facilement, pensé-je avec une pointe d’amertume. Non, imbécile, tu es un Dieu ! me rappelle ma conscience avec sévérité.

— Lâche-moi, créature immonde et fétide, sinon le Dieu des Orages va te pulvériser ! Je suis le maître du tonnerre, pas un os à moelle !!!

Mais il n’en a cure, le bougre. Je crois que je ne t’ai pas encore assez dit à quel point « je te déteste, Osiris ». Nous parcourons ce qui me semble être des kilomètres de couloirs, ballotté comme une épave dans une tempête de poils, lorsque mes cris ou peut-être mes couinements sont enfin entendus.

— Zeus ! Mais qu’est-ce que tu as dans la gueule ? Pose ça tout de suite !

Ah, un géant me repère enfin ! Et quel nom ridicule pour un monstre à quatre pattes ! Mon frère m’a envoyé chez un collègue ? Non, c’est juste une bête primitive qui remue la queue.

— Sors-moi des crocs de ce monstre puant, ô géant ! ordonnai-je de toutes mes forces.

Le géant tire sur mes pattes, mais le dénommé Zeus résiste. Il serre les mâchoires. Ça tire, ça craque, les fils se tendent à rompre. Ce n’est pas une douleur de chair, c’est une déchirure de coton, un étirement de fibres qui cèdent les unes après les autres sous la pression. Lorsqu’enfin…

CRAC !

[….] On me soulève encore jusqu’à ce que je croise d’un œil, deux yeux couleur marron comme les miens. Ce n’est pas un monstre, ni un géant, c’est un enfant, à première vue… Un enfant ! Mais qui je suis, moi… Et pourquoi je tiens dans ses mains, moi le Dieu du Chaos ?

Flûte, j’ai craqué… Une sensation de vide m’envahit le visage. Je ne vois plus que d’un côté, mon œil gauche ayant probablement fini sa carrière sur le tapis. Bon, le seul point positif, c’est que l’odeur de chien mouillé a disparu. Je voltige dans les airs, suspendu par une patte, et j’ai un mal de cœur divin.

— Lâche-moi humain ! Libère-moi avant que je ne te transforme en poussière !

— T’es marrant toi ! T’es quoi comme animal au juste ?

Quoi ?! Mon œil s’ouvre en grand. Un animal ? Mais de quoi il parle là… ?

— Libère-moi, moi, et laisse le grand dieu partir. Je te promets qu’il ne t’arrivera rien !

— T’es un Dieu, toi ! s’exclame ce malotru. Le Dieu des animaux en peluche bizarres !!!

— Ne me manque pas de respect, je ne pourrai pas te gracier sinon !

— OK, lâcha-t-il avant de me laisser tomber au sol.

Ouch ! Deuxième round… Ce sol est dur, nom de Zou !

— Tu ne veux pas que je répare ton œil ? Un grand Dieu comme moi ne peut pas être borgne…

Ma main pelucheuse touche ma face : mon long nez, mes longues oreilles, mon œil en deux, et l’autre qui voyage sur le côté. Mais je ressemble à quoi, moi, au juste ?

— Avant de partir, donne-moi un miroir !

— Je ne vais pas partir, je suis chez moi. Et tu n’as pas dit le mot magique…

Mes yeux. Non, mon œil  se fronce. Il y a une formule pour avoir un miroir ?

Nom de Zou, où suis-je…

Je te l’ai déjà dit, non ? Mais je le répète : Osiris, je te déteste !!!

Le petit humain m’observe, moi aussi.

— Je suis un dieu, je ne connais pas la formule et pas besoin de la nommer car je suis Dieu.

 — Tu mesures 15 cm, et tout Dieu que tu es, tu ne me fais pas peur. Je connais bien pire… Mais le « STP », c’est la base de la politesse, comme maman le répète.

À 15 cm, ce gosse a des problèmes de vue, mais j’ai besoin d’un miroir. Alors…

— Un miroir, STP ! grondé-je. Je suis tout de même le Dieu du Chaos !