Chapitre 1
Ari
Les vocalises de Prudence ont le don de traverser les murs en pierre de taille de l’hôtel particulier comme des coups de poignard. Un calvaire. Je fixe ma tasse de café, les yeux mi-clos, attendant que la caféine vienne dissiper les vapeurs de ma nuit. Vu l’heure tardive à laquelle je me suis couché et l’énergie dépensée, mon cerveau refuse catégoriquement de traiter des sons d’une telle fréquence.
— Prudence, ma chérie, que se passe-t-il ?
La voix de maman, teintée de cette panique feutrée propre aux femmes de son rang, résonne dans le couloir. Des bruits de talons précipités claquent sur le parquet Versailles. Putain, ma migraine double de volume.
La porte de la salle à manger s’ouvre brusquement sur Luc. Mon grand frère a le teint décomposé, les cheveux en bataille : un sacrilège pour le vice-président de l’empire de Maupas.
— Ari, c’est quoi le numéro des secours ? bafouille-t-il, les mains tremblantes sur son iPhone.
— Le 112, Luc. Que se passe-t-il ?
— Hippolyte. Il a dévalé l’escalier d’honneur. Il… Il ne bouge plus.
Le choc me sort immédiatement de ma torpeur. Mon cœur rate un battement. Sans réfléchir, je repousse ma chaise, envoyant valser ma tasse de porcelaine qui se fracasse sur le marbre dans un éclat sombre.
Quand j’arrive au pied du grand escalier, la scène me glace le sang. Mon petit bonhomme de quatre ans est étalé sur le tapis d’Orient, désarticulé, les paupières closes. Prudence gémit en arrière-plan, crispée sur son loden[1], tandis que maman, agenouillée à ses côtés, effleure la joue blême du petit avec une infinie détresse.
Je m’accroupis près d’eux, le souffle court.
— Ne le touchez pas, coupai-je d’une voix ferme. Surtout, ne le bougez pas d’un millimètre.
— Comme si on avait besoin de tes conseils ! me crache Prudence, le visage déformé par l’hystérie.
À deux pas, Tamara, la nurse, tremble comme une feuille, les yeux révulsés par les larmes. Je me redresse et m’approche d’elle, le regard dur.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Je… je ramassais son camion de pompiers en haut, bégaye-t-elle, les lèvres violettes. Il a voulu courir vers sa mère. Je n’ai pas été assez vite… Monsieur Aristide, je vous jure…
— Tu es virée, espèce de gourde, hurle Prudence en surgissant derrière moi, les yeux injectés de sang. Et prie le ciel pour qu’il n’ait rien, ou je te traîne devant les tribunaux jusqu’à ce que tu sois ruinée !
Au loin, le hurlement strident des sirènes déchire le calme de l’avenue de Madrid. Papa s’empresse d’aller ouvrir la lourde porte cochère. En quelques secondes, le hall est envahi par les uniformes sombres des pompiers et les blouses du SAMU. L’agitation devient professionnelle, froide, efficace autour d’Hippolyte.
Je profite du chaos pour me glisser juste derrière Tamara, qui étouffe ses sanglots dans ses mains. Mon regard descend sur sa silhouette, puis je me penche vers son oreille, murmurant à mi-voix :
— Dommage. J’aimais bien te baiser dans la lingerie.
Elle retient son souffle, les yeux écarquillés par la surprise. Je lui décoche mon plus beau sourire de prédateur avant de rejoindre mon père, qui hoche la tête face au médecin du SAMU.
— Traumatisme crânien probable, murmure le paternel, le visage marqué par ses soixante ans. Et plusieurs fractures. On monte dans l’ambulance avec Luc et Prudence. Tu gardes la maison, Aristide ?
J’acquiesce en silence. Je les regarde s’engouffrer dans les véhicules prioritaires, une main posée sur la tête d’Hercule, notre berger blanc, qui laisse échapper de petits gémissements anxieux.
Une fois le grand portail refermé et le silence revenu sur Neuilly, je retourne en cuisine. Philomène, notre gouvernante, s’active déjà à éponger mon désastre matinal. Sans un mot, elle me tend une nouvelle tasse fumante. Elle me jette un regard lourd de reproches, elle a sûrement dû entendre mon échange avec la nurse, mais, franchement, je m’en balance royalement.
Je m’affale dans mon fauteuil de cuir avec la grâce nonchalante d’un chat persan. Un drame familial à huit heures du matin ne change rien au fait que j’ai faim. Je pique un croissant dans la corbeille d’argent. Après tout, s’arrêter de vivre ne fait pas cicatriser les os de mon neveu plus vite.
C’était cela, la vie au sein de la famille De Maupas. Une lignée d’aristocrates qui ont eu le bon goût de fuir à Vienne en 1789 pour éviter la guillotine, avant de revenir s’engraisser sous la Restauration. Aujourd’hui, on ne règne plus sur des terres, mais sur un empire médiatique : presse, télé, numérique. Papa porte toujours son titre de marquis comme une médaille d’honneur. Nous, ses quatre enfants, dépensons sa fortune avec une belle régularité.
À trente ans, mon agenda se résume à l’art du vide. Oh, j’ai bien un titre ronflant de Directeur de la Communication dans la boîte familiale, mais c’est Sébastien, mon adjoint au brushing impeccable, qui gère les crises et se tape les dossiers de cinquante pages. Moi ? Je m’occupe de mon bronzage, mes nuits fauves et mon célibat. Les sentiments, c’est bon pour les romans de gare. Je préfère de loin le frisson d’une nuit ou deux, et le spectacle savoureux de celles qui s’imaginent déjà me passer la bague au doigt.
Je sors mon téléphone et compose le numéro de Fabrice. Il me faut une distraction pour éviter l’ennui.
— L’héritier est réveillé ? me vanne Fabrice de sa voix ensommeillée. T’as sauté du lit ?
— Une urgence domestique. Rien qui nécessite que tu mettes un costume. Tu fous quoi, aujourd’hui ?
— Rien de prévu. Pourquoi, c’est grave, ton truc ?
— Hippolyte a raté une marche. Le SAMU l’a embarqué, il était inconscient.
— Merde. La nurse a merdé ?
— Tamara, ouais.
— Celle avec qui tu…
— Précisément, coupai-je avec un ricanement. Prudence l’a jetée. Bref, bouge tes fesses, je vais crever d’ennui tout seul. On se fait une session piscine.
— T’as de la Coreff[2] au frais ?
— Tu insultes mon sens de l’hospitalité, Fab. Ramène-toi.
Vingt minutes plus tard, Fabrice squatte déjà un transat au bord du bassin chauffé. Entre deux gorgées de bière et une poignée de chips, nous enchaînons les longueurs chronométrées, transformant l’après-midi en un mini-championnat stérile, jusqu’à ce que mon téléphone vibre sur la table en teck.
— Luc ? Alors, le verdict ?
— Il est réveillé, me lance mon frère, la voix visiblement soulagée, mais épuisée. Pas de traumatisme crânien, la boîte est solide. En revanche, le reste a dégusté : double fracture des jambes, le bassin touché, et une fêlure à une vertèbre. Mais les chirurgiens sont confiants. Tout se répare.
— Bon. Je peux passer au pôle pédiatrique ?
— Pas maintenant, il est sous sédation pour la douleur, il ne capte rien et il chouine. Passe plutôt en fin de journée.
— Ça marche. Embrasse mon petit bonhomme pour moi.
Je raccroche, balance l’info à Fabrice d’un hochement de tête et replonge dans l’eau bleu turquoise.
En fin d’après-midi, mes parents rentrent, talonnés par Prudence. Ma belle-sœur a troqué ses yeux gonflés contre un teint fraîchement poudré, mais n’a visiblement pas jugé utile de rester au chevet de son fils.
— Tu as laissé le petit tout seul ? m’étonnai-je en sortant de l’eau, une serviette autour du cou.
— Luc est là-bas, répond-elle d’un ton sec en consultant ses messages. Et il attend Charline. On l’a rappelée.
— La rouquine ? Elle n’était pas censée être en congé annuel dans sa famille ?
Prudence hausse ses épaules fines, indifférente.
— Qu’importe. Elle prendra ses jours plus tard. Vu ce que je la paie, elle est à ma disposition.
Je lève les yeux au ciel en attrapant ma bière. Pourquoi faire des gosses si c’est pour les manager comme des ressources humaines ? Mais, dans la famille De Maupas, confier ses émotions à une horde de domestiques était presque instinctif. Luc gère la boîte avec papa, notre grande sœur Aïda collectionne les filles au Luxembourg avec son banquier de mari, et ma jumelle Alix joue les divas pop dans les bras de son guitariste.
On avait le sang bleu, le compte en banque blindé, et le cœur bien au sec. Et ma vie me convient exactement comme ça.
[1] Loden : manteau d’hiver long, très traditionnel, porté en général par la haute bourgeoisie. C’est le vêtement typique des familles fortunées
[2] Coreff : bière artisanale bretonne utilisée par les fêtards
Chapitre 2
Ninon
Voilà plus d’un mois que le petit de Maupas squatte le pôle pédiatrique. Aujourd’hui sonne l’heure de sa première vraie séance de kiné motrice. En remontant le couloir qui flaire l’antiseptique, j’espère secrètement croiser ses parents. Histoire de leur expliquer que réparer un gosse de quatre ans, ça ne se fait pas en claquant des doigts.
À mes côtés, le professeur Mérin ajuste sa blouse de chef de service, l’air au moins aussi détendu qu’un démineur sur un engin explosif.
— Pas de faux pas, Ninon, m’a-t-il glissé à l’étage inférieur. On marche sur des œufs avec cette famille. Des aristocrates. Ils ont le bras long, très long. Autant vous dire que notre condition de simples mortels ne pèse pas lourd face à leurs exigences.
Il m’agace, Mérin. Certes, le mec a son nom sur des publications internationales, mais niveau histoire de France, c’est un naufrage. Quelqu’un doit lui rappeler qu’on a aboli les privilèges un certain 4 août.
Il s’essuie le front du revers de la main avant de frapper un petit coup nerveux contre le bois de la chambre 212.
Quand la porte s’ouvre, mon espoir de voir les parents s’envole. Seule une jeune femme rousse, en tablier réglementaire, veille au grain. La nurse : Charline. Les géniteurs doivent sans doute être trop occupés à faire fructifier leur capital. Tant pis, je fais abstraction de ma rancœur sociale : ma priorité absolue mesure un mètre dix et me fixe avec des yeux ronds comme des soucoupes depuis son lit médicalisé.
J’ai passé une heure sur son dossier clinique : fêlure de la deuxième vertèbre lombaire, double fracture du fémur en cours de consolidation, et un bassin qui a joué les puzzles. Un carnage.
En me voyant approcher avec mes draps d’examen, le petit se crispe et cherche immédiatement du réconfort auprès de sa nounou. Charline l’entoure aussitôt de ses bras, sa voix douce tentant de désamorcer l’angoisse :
— Le docteur va juste regarder tes blessures, Hippolyte. Sois sage, mon grand.
Hippolyte. Franchement, infliger un prénom pareil à un môme en l’an de grâce 2026, c’est presque criminel. Entre des parents fantômes, un patronyme du dix-neuvième siècle et une chute qui a failli l’envoyer directement au cimetière, on ne peut pas dire que le gamin a tiré le gros lot à la loterie de la vie.
Armée de mon plus beau sourire, celui qui marche à tous les coups avec les moins de six ans, je m’avance à pas feutrés.
— Ne t’inquiète pas, Hippolyte. Je ne vais pas te faire de mal, je viens juste faire une petite vérification.
Après avoir obtenu un léger hochement de tête, je rabats délicatement le drap imprimé de petits bolides, puis je soulève son haut de pyjama pour examiner la zone du bassin. Les cicatrices sont encore fraîches, la peau rosie.
— Est-ce que je peux poser mes mains sur ton petit ventre ?
— J’ai bobo… couine-t-il, les yeux braqués sur sa nounou.
Son petit minois me serre le cœur. C’est un adorable blondinet, mais son regard trahit une dévotion absolue envers cette employée qui passe visiblement ses journées et probablement ses nuits à remplacer ses parents.
— Je suis sûre que la dame va faire très attention, murmure Charline en lui caressant les cheveux.
Le petit tourne ses yeux noisette vers moi, sa main minuscule soudée à celle de la nurse.
— On va faire un marché, d’accord ? Je vais juste masser un tout petit peu. Ça va peut-être piquer un poil, mais tu as le droit de serrer la main de ta nounou très, très fort. Et si je te fais vraiment mal, tu me cries Stop et j’arrête tout de suite. Promis ?
Il pèse le pour et le contre, lance un coup d’œil à Charline qui hoche la tête, puis capitule. Pour éviter qu’il ne se focalise sur la pression de mes doigts sur ses muscles endoloris, j’attaque la stratégie de la diversion :
— Il est super chouette, ton doudou. Il s’appelle comment ?
— Dadou !
— C’est un très bel hippopotame, dis-moi. Je ne me trompe pas ?
Le gosse laisse échapper un petit rire étouffé, malgré la grimace qui lui barre le visage.
— Mais non ! C’est un éléphant !
— Ah, mais oui, quelle nouille ! Je n’avais pas vu sa grande trompe…
— C’est tonton Ari qui me l’a rapporté, explique-t-il, ravi de me piéger. Il vient d’un pays loin, super loin, il a dû prendre le grand avion pour l’acheter.
— Eh bien, ton tonton a beaucoup de goût. Et je parie que tu l’aimes très fort.
— C’est mon tonton préféré de tout le monde ! Il est trop marrant et il a plein de copains. Il joue au foot avec moi dans le couloir quand maman n’est pas là. Plus tard, je veux être exactement comme lui.
— Et ton papa, il joue aussi au…
— Aïe !
Le cri me coupe net. Mes doigts se retirent aussitôt de ses hanches. Les tissus sont encore hyper inflammatoires. La rééducation s’annonce longue, laborieuse, et terriblement ingrate pour un bout de chou de cet âge.
— C’est fini pour les vérifications, mon champion, le rassurai-je en adoucissant mon ton. Mais maintenant, je dois faire de tout petits massages pour aider tes jambes à redevenir super fortes. Tu vas serrer ton éléphant contre toi. Il est tellement gros qu’il va aspirer toutes les petites douleurs.
Dès que mes paumes reprennent contact avec sa peau pour entamer le drainage, les gémissements reprennent. Les larmes débordent, et il se met à réclamer sa mère dans un sanglot déchirant. D’un coup d’œil express, je fais comprendre à Charline qu’il ne faut pas lâcher l’affaire. Je continue mes mouvements lents, réguliers, en reprenant mon bavardage sur un ton de confidence :
— Tu sais, moi, quand j’avais ton âge, j’avais un hérisson domestique.
Les pleurs diminuent d’un demi-ton, piqués par la curiosité.
— Il s’appelait Nouche.
Sous mes doigts, je sens les tensions musculaires se relâcher légèrement : l’effet de surprise.
— Il piquait ? demande-t-il, la voix coupée par un reniflement.
— Même pas. C’était le hérisson le plus doux de toute la Terre.
Ses grands yeux noisette me scrutent, totalement captivés par mon histoire mensongère sur la vie trépidante de Nouche le hérisson, le temps que je termine les dernières frictions nécessaires.
— Et voilà ! C’est terminé pour aujourd’hui. Félicitations, Hippolyte, tu as été courageux comme un chef.
— Mais tu m’as fait mal quand même, bouda-t-il en essuyant ses joues.
— Juste un tout petit peu, pour que tes muscles se réveillent. C’est qui, ton super-héros préféré ?
Surpris par le changement de sujet, il cherche l’aval de sa bonne fée du regard.
— Tu peux lui dire, mon chéri, l’encouragea la nurse.
— Le monsieur fourmi…
— Ant-Man ! Excellent choix. Attends voir, je crois que j’ai un truc pour toi…
Je plonge la main dans mon grand sac de sport et en sors une petite figurine en plastique articulée que je lui pose sur le drap.
— Dans ma famille, j’ai un neveu qui est un spécialiste absolu des Avengers. C’est grâce à lui que je les connais tous.
Les yeux du petit s’illuminent.
— C’est ton tonton Ari à toi ?
La question me fait décrocher un vrai rire.
— Ah non, mon bonhomme, ce n’est pas lui. Le mien s’appelle Bastien, et il a un peu plus de muscles qu’un super-héros.
— Merci, madame… murmure-t-il, serrant sa figurine contre son éléphant.
— Je te laisse te reposer. Je reviens te voir dans deux jours, d’accord ?
— Tu vas encore me faire bobo ?
— Un tout petit peu moins à chaque fois, promis.
Je lui adresse un dernier signe de la main avant de franchir le seuil. En remontant le couloir vers mon patient suivant, j’aperçois le professeur Mérin en grande discussion avec un couple qui détonne complètement dans le décor hospitalier. Les parents de Maupas, sans aucun doute.
La mère arbore un chignon tiré à quatre épingles, un tailleur blanc impeccable de grande marque et des talons aiguilles qui résonnent sur le linoléum comme des coups de semonce. Le père joue une carte plus décontractée chic : polo de marque et pantalon en lin froissé de manière étudiée. Le genre de personnes qui vous regardent sans vous voir. Je passe à côté d’eux comme si j’étais transparente, et, honnêtement, ça m’arrange bien. J’ai d’autres petits patients qui méritent bien plus mon attention que ces gens-là.